Les grands cheminements dans les Hautes-Pyrénées
La présente édition de la
"Journée du Patrimoine de Pays" le 22 juin 2007 ayant choisi pour thème, cette année,
« RUES et CHEMINS »
pourquoi, en cette occasion, ne pas remonter rapidement aux origines des chemins, routes ou sentiers, qui depuis des millénaires, ont étoilé le terroir de notre département.
Plaines et coteaux de Bigorre, vallées pyrénéennes, à l’aube du peuplement, ne furent parcourus que par des hordes guidées par le besoin et
l’instinct de survie.
Mais, petit à petit, ces mêmes besoins, toujours renouvelés, menèrent les hommes à revenir et repasser par les mêmes lieux, plus généreux, plus
sûrs ou plus accueillants que d’autres, à mémoriser des repères naturels, et ces déplacements répétés durant des siècles, créèrent les premiers cheminements.
Aux temps protohistoriques, alors qu’une civilisation celtibérienne se met en place, se dessinent quelques grandes voies transverses, toujours
dictées par les nécessités vitales et la recherche des richesses naturelles. Ainsi, admet-on, d’Est en Ouest, le « CAMI-SALIE» qui, venait de Toulouse par la vallée de la Garonne,
obliquait par les plateaux de Lannemezan et de Cieutat, franchissant l’Adour, puis par Lourdes et St PÉ, passait vers Pau pour arriver à Saliès-de Béarn : « LOU CAMI APERAT
SALIÈ », le chemin de ce sel si précieux durant des millénaires, en particulier, pour la conservation des aliments.
Sur l’axe Nord-Sud, on ne peut ignorer la mythique TENARÈZE, tant discutée, dans son étymologie comme dans son tracé, pour certains dans son
existence même ! Cette voie serait partie de l’Aquitaine vers l’Espagne, chevauchant les crêtes et suivant la ligne de partage des eaux entre les bassins de l’Adour et de la Garonne, voie
« SANS PONT NI GUÉ », traversant le plateau de Lannemezan, prenant la rive gauche de la Neste pour, enfin, la franchir à l’antique pont de Tramezaïgues, avant de s’engager dans le
Rieumajou aux ports plus accessibles que d’autres.
Avec une sédentarisation progressive, nos ancêtres s’adonnèrent à la culture et à un élevage semi-nomade qui préfigurait nos actuelles
transhumances ; les communautés firent naître des centres de vie qui furent autant de points de rencontres, d’échanges, puis des commerces organisés. Chemins et pistes se multiplièrent
alors.
Quelques grandes voies ont été identifies telle « l’ITER AB AQUIS TARBELLICIS TOLOSAM», de Toulouse vers l’Atlantique, suivant
l’antique cheminement des plateaux, jalonné de tumuli. Une autre voie importante, consécutive à l’occupation romaine, devrait relier le « CASTRUM BIGORRA » de St Lézer à
« l’OPPIDUM NOVUM », aux portes de Lourdes. Mais l’étude de ces voies romaines en Bigorre s’est souvent terminée en impasse, bien que certains croient voir en quelques vestiges de
vieux chemins dits « CAM HÈRRÈ » ou « FERRADÈ », un dernier témoignage du « pas lourds des légions en marche ».
Aux carrefours de ces voies naquirent donc les commerces, les foires, les marchés et Tarbes en fut grande bénéficiaire, d’autant que ses nombreux
bras d’eau, domestiqués en canaux, favorisèrent divers artisanats.
Le Haut Moyen Age connut alors d’étranges voyageurs dont le souvenir est aussi imprécis que les témoignages en sont incertains. Ce fut le temps
des grandes invasions. Du Sud au Nord passèrent les Sarrasins. Mais par quels cols débouchèrent-ils en Bigorre ? Peut être certains y refluèrent-ils près Poitiers, si l’on s’en réfère aux
nombreux toponymes ou patronymes où l’on veut voir une étymologie arabe ? Et avant eux, Vandales ou Wisigoths que l’on retrouve en Espagne franchirent-ils nos ports ? Par quelles
voies, pas forcément fluviales, les Normands seraient-ils arrivés jusqu’à Tarbes ? Époque d’une relative obscurité qui nous laisse sur notre faim.
L’expansion du christianisme et la fréquentation des « lieux saints » virent passer d’Est en Ouest des pèlerins vers St Jacques de
Compostelle. Ainsi naquirent les « CAMI ROUMIOUS » dont l’un coupait la Ténarèze à St Christau, dans le Gers, passait à Maubourguet, puis vers Lescar et s’orientait vers les ports de
la Cize. «CAMI ROUMIOUS » bordés de commanderies, d’hôpitaux ou d’auberges, ainsi désignés dès le IX ème siècle et dont l’appellation est contestée : chemins remontant aux Romains ou
suivis par les pèlerins vers Rome ? (à ce sujet, n’oublions pas LA ROMIEU dans le Gers).
Plus au Sud, suivant toujours l’antique « CAMI SALIÈ », les pèlerins de Provence passaient par le sinistre « LANDE DET BOC »,
se faisaient plus ou moins pressurer au lieu dit la « BARRAQUE » par les hommes d’armes des seigneurs de Montoussé puis gagnaient l’Escaladieu, suivant toujours le front des Pyrénées
vers les ports les plus accessibles.
Quant aux hypothétiques traversées par la Vallée d’Aure vers St Jacques, malgré le culte que les Aurois vouaient à l’apôtre, dévotion traduite
par quelques confréries, chapelles ou coquilles sculptées aux croix des cimetières, rien ne permet d’en faire un article de foi, nul document écrit n’en venait étayer la crédibilité (le
chanoine MARSAN, unique historien de la Vallée pour l’heure, n’en n’a jamais parlé, malgré plus de 450 articles publiés de son vivant. L’abbé Francez lui-même, traite des pèlerinages à St
Jacques le Majeur, sans parler d’un itinéraire par la Vallée d’Aure).
Étonnons-nous, par contre, que le pèlerinage à la Vierge Noire de MONTSERRAT, par le Rieumajou, soient ignorés alors que A. BOURNETON dans
« Grands Ports des Pyrénées » et l’abbé Lafforgue, en 1924, décrivent deux itinéraires, précisant, ce dernier, que ces pèlerinages bigourdans à MONTSERRAT cessèrent en 1869.
Que faut-il encore penser des possibles itinéraires entre l’abbaye cistercienne de l’Escaladieu et ses 11 « filles » en Espagne ?
Ces relations monastiques se faisaient-elles par la Vallée d’Aure, Boucharo ou, plus facilement, par les ports de Navarre ?
La vie religieuse a souvent généré des pérégrinations d’un type particulier comme cette abondante théorie de nobles et de prélats qui, en 1609,
traversa Tarbes pour rapatrier d’AUCH à HUESCA une partie des reliques de ST ORENS ou, comme en 1820, ce pèlerinage de 90 Pénitents Blancs de Mauléon-Magnoac qui se rendit en 48 heures, avec
une seule étape en l’église de St Jean de Tarbes, accomplir leurs vœux à BETHARRAM. Après une journée de dévotions, ils se retrouvaient cinq jours plus tard chez eux ! Interrogeons-nos sur
la rapidité de déplacement des piétons de l’époque…
On veut, de nos jours, ne voir dans nos cols des Pyrénées centrales que des itinéraires religieux. Ces passages, scabreux la plupart, ne
servirent, d’abord et surtout, qu’aux échanges économiques entre vallées de climats différents, parfois complémentaires. Nos valléens allaient à la rencontre d’un monde méditerranéen et en
ramenaient des vins, des fruits, des huiles, des laines, alors que les aragonais menaient leurs troupeaux sur les pentes verdoyantes du versant Nord des Pyrénées. Le pittoresque de ces échanges
nous permet d’évoquer ce berger de REVILLA qui, en plusieurs transhumances, chargea ses moutons d’ardoises pour couvrir une de ses granges, en un lieu où le schiste est absent, ou comme cet
habitant de BUERBA qui, par la Brèche de Roland, introduisit le premier vélo dans sa vallée, alors qu’aucun chemin ne se prêtait encore à la pratique vélocipédique.
Sur ces itinéraires frontaliers, n’omettons de parler des hospices ou hôpitaux, qui sur chaque versant offrait au passant un gîte et un couvert
dont les relations, arrivées jusqu’à nous, ne sont pas toujours plus flatteuses !
Quant aux chemins de contrebande, activité annexe pour les uns, essentielle pour d'autres, point de littérature : on les recréait chaque
fois que les gabelous déplaçaient leurs guets ou qu'on pouvait éventer leurs pièges.
Dès le XVII ème siècle, le pouvoir monarchique renforcé et une paix intérieure bienvenue permettaient l’expansion économique et la construction
d’un réseau routier dont les Intendants seront les grands responsables, parmi lesquels Mégret d’Etigny, Intendant de la Généralité de Gascogne qui lance en 1752 un grand projet routier pour
servir sa province. Nous lui devons, entre autres, l’axe Tarbes-Montrejeau, Auch-Vallée d‘Aure et l’ouverture de la Vallée de Luz.
Car, dès la fin du XVI éme siècle, la fréquentation des eaux thermales fait venir les premiers curistes. Sans insister sur l’hypothétique
guérison de Jeanne de Navarre en 1350, par la vertu des eaux de Cadéac, nous savons que Marguerite d’Angoulême avait en 1549 gagné Cauterets avec une suite de lourds chariots. Quelle pouvait
être la qualité de la chaussée ?
Barèges bénéficiait également d’une excellente presse qui arriva jusqu’à Versailles. Mais la gorge de Pierrefitte à Luz n’est alors qu’un étroit
boyau et le « Pas de l’Echelle » n’est praticable qu’aux piétons aguerris. Aussi, quand en 1675, Mme de Maintenon conduit le jeune dauphin, duc de Maine, à Barèges, fait elle étape à
Bagnères de Bigorre. Par véhicules à essieux, on gagne Gripp et, là, les litières prennent le relais pour toute la suite princière, passant par le Tourmalet « comme des chasses que l’on
porte aux processions » avant de redescendre sur Barèges. Valeureux porteurs !
Plus tard, autre conséquence de la fréquentation thermale par les grands de ce monde, Napoléon III fera construire le pont qui porte son nom, et
ouvert à la circulation en 1861, entre Luz et St Sauveur.
Avec le II éme Empire apparaissent les nationales comme la N° 21 à Barèges, la N° 117 de Perpignan à Bayonne, la N° 129 d’Auch à Fabian ou la N°
135 de Bordeaux à Bagnères.
Au thermalisme nous devons aussi la « route thermale de Bagnères de Bigorre à Bagnères de Luchon » dont l’achèvement traîna en longueur. En
1856, on relate que « les communications entre les 2 Bagnères peuvent augmenter considérablement . La Vallée du Louron n’avait été traversée en 1854 que par 35 voitures ou calèches, tandis
que l’année 1855, on en a vu 160, chacune avec 4 étrangers en moyenne ». Observation méritoire.
Dès la fin du XIXéme siècle, alors que l’essentiel des Nationales, Départementales ou chemins vicinaux est en place, des activités nouvelles nées
de l’aménagement de la montagne, font naître de nouveaux itinéraires.
Aménagement hydraulique, puis hydro-électrique du lac de Caillaouas avec le percement du chemin de Clarabide (1891-1894) où les « ouvriers
ne peuvent travailler que suspendus en véritables grappes à des cordes, au dessus des précipices ». Remontées de la Vallée de Couplan par une « charretière » étroite pour les
premiers aménagements d’Orédon, Aumar, Aubert ou Cap-de-Long, devançant de près de 100 ans, l’actuelle route construite sur le même tracé, dès 1947. Sentiers scabreux à flancs de montagne pour
aider au percement des conduites souterraines, vers les conduites forcées : l’Oule-Eget, Rieumajou, Pouchergues, Pragnères …
D’autres sentiers de montagne menaient vers les lieux d’exploitation de quelques minerais rares ( La Gela, Pierrefitte, Val d’Azun).
En même temps, le développement du tourisme automobile permet l’aménagement de la Route des Cols, arête dorsale de nos Pyrénées dont le succès
sera renforcé, dès 1910 par le passage du Tour de France cycliste.
N’omettons pas de parler de la route qui du Tourmalet au Pic du Midi permet aux touristes d’accéder à l‘Observatoire dès 1933.
Routes audacieuses, mais si loin de l’état qui était le leur quand, par l’exemple, le 17 juillet 1823, la Duchesse d’Angoulême venant de St
Sauveur par la route des Cols « fit battre d’inquiétude le cœur des gens d’Arreau » où elle est attendue. « La marche de Madame se trouva retardée par différents obstacles, sa
voiture pesante ne put parcourir qu’avec lenteur et difficulté des chemins montagneux et bordés de précipices ».
Le temps a passé. Nous marchons toujours sur le bord de la route. Derrière nous, le ruban s’allonge. On vient de nous doter d’une autoroute. Les
rêves séculaires du franchissement routier des Pyrénées Centrales sont réalisés depuis le 9 octobre 1976 par le tunnel d’Aragnouet-Bielsa. Nous avons amené le goudron jusqu’à Boucharo, mais
l’Espagne n’a pas donné suite à ce projet.
Que seront nos chemins, nos routes à venir. Et marcherons-nous encore longtemps ? Restons optimistes : nous avons déjà un pont
anti-sismique pour franchir l’Arrêt-Darré !
Joseph VERDIER