Rencontres Départementales

 Rencontres Départementales du Patrimoine de Pays
             le 30 et 31 mai 2008 à Arreau (65)


     Durant ces deux journées, les participants ont le choix de films documentaires et de visites d’expositions, de rencontres de pays au forum avec des acteurs et  passionnés de patrimoine, mais encore des mini-conférences et communications à thèmes et débats avec des interventions du plus grand nombre.

     Une abondante documentation sera mise à votre disposition

Quelques textes sur le thème des rencontres 2007: Les chemins

Les grands cheminements dans les Hautes-Pyrénées

        La présente édition de la "Journée du Patrimoine de Pays" le 22 juin 2007 ayant choisi pour thème, cette année, « RUES et CHEMINS » pourquoi, en cette occasion, ne pas remonter rapidement aux origines des chemins, routes ou sentiers, qui depuis des millénaires, ont étoilé le terroir de notre département.

        Plaines et coteaux de Bigorre, vallées pyrénéennes, à l’aube du peuplement, ne furent parcourus que par des hordes guidées par le besoin et l’instinct de survie.

        Mais, petit à petit, ces mêmes besoins, toujours renouvelés, menèrent les hommes à revenir et repasser par les mêmes lieux, plus généreux, plus sûrs ou plus accueillants que d’autres, à mémoriser des repères naturels, et ces déplacements répétés durant des siècles, créèrent les premiers cheminements.

        Aux temps protohistoriques, alors qu’une civilisation celtibérienne se met en place, se dessinent quelques grandes voies transverses, toujours dictées par les nécessités vitales et la recherche des richesses naturelles. Ainsi, admet-on, d’Est en Ouest, le « CAMI-SALIE» qui, venait de Toulouse par la vallée de la Garonne, obliquait par les plateaux de Lannemezan et de Cieutat, franchissant l’Adour, puis par Lourdes et St PÉ, passait vers Pau pour arriver à Saliès-de Béarn : « LOU CAMI APERAT SALIÈ », le chemin de ce sel si précieux durant des millénaires, en particulier, pour la conservation des aliments.

        Sur l’axe Nord-Sud, on ne peut ignorer la mythique TENARÈZE, tant discutée, dans son étymologie comme dans son tracé, pour certains dans son existence même ! Cette voie serait partie de l’Aquitaine vers l’Espagne, chevauchant les crêtes et suivant la ligne de partage des eaux entre les bassins de l’Adour et de la Garonne, voie « SANS PONT NI GUÉ », traversant le plateau de Lannemezan, prenant la rive gauche de la Neste pour, enfin, la franchir à l’antique pont de Tramezaïgues, avant de s’engager dans le Rieumajou aux ports plus accessibles que d’autres.

        Avec une sédentarisation progressive, nos ancêtres s’adonnèrent à la culture et à un élevage semi-nomade qui préfigurait nos actuelles transhumances ; les communautés firent naître des centres de vie qui furent autant de points de rencontres, d’échanges, puis des commerces organisés. Chemins et pistes se multiplièrent alors.

        Quelques grandes voies ont été identifies telle « l’ITER AB AQUIS TARBELLICIS TOLOSAM», de Toulouse vers l’Atlantique, suivant l’antique cheminement des plateaux, jalonné de tumuli. Une autre voie importante, consécutive à l’occupation romaine, devrait relier le « CASTRUM BIGORRA » de St Lézer à « l’OPPIDUM NOVUM », aux portes de Lourdes. Mais l’étude de ces voies romaines en Bigorre s’est souvent terminée en impasse, bien que certains croient voir en quelques vestiges de vieux chemins dits « CAM HÈRRÈ » ou « FERRADÈ », un dernier témoignage du « pas lourds des légions en marche ».

        Aux carrefours de ces voies naquirent donc les commerces, les foires, les marchés et Tarbes en fut grande bénéficiaire, d’autant que ses nombreux bras d’eau, domestiqués en canaux, favorisèrent divers artisanats.

        Le Haut Moyen Age connut alors d’étranges voyageurs dont le souvenir est aussi imprécis que les témoignages en sont incertains. Ce fut le temps des grandes invasions. Du Sud au Nord passèrent les Sarrasins. Mais par quels cols débouchèrent-ils en Bigorre ? Peut être certains y refluèrent-ils près Poitiers, si l’on s’en réfère aux nombreux toponymes ou patronymes où l’on veut voir une étymologie arabe ? Et avant eux, Vandales ou Wisigoths que l’on retrouve en Espagne franchirent-ils nos ports ? Par quelles voies, pas forcément fluviales, les Normands seraient-ils arrivés jusqu’à Tarbes ? Époque d’une relative obscurité qui nous laisse sur notre faim.

        L’expansion du christianisme et la fréquentation des « lieux saints » virent passer d’Est en Ouest des pèlerins vers St Jacques de Compostelle. Ainsi naquirent les « CAMI ROUMIOUS » dont l’un coupait la Ténarèze à St Christau, dans le Gers, passait à Maubourguet, puis vers Lescar et s’orientait vers les ports de la Cize. «CAMI ROUMIOUS » bordés de commanderies, d’hôpitaux ou d’auberges, ainsi désignés dès le IX ème siècle et dont l’appellation est contestée : chemins remontant aux Romains ou suivis par les pèlerins vers Rome ? (à ce sujet, n’oublions pas LA ROMIEU dans le Gers).

        Plus au Sud, suivant toujours l’antique « CAMI SALIÈ », les pèlerins de Provence passaient par le sinistre « LANDE DET BOC », se faisaient plus ou moins pressurer au lieu dit la « BARRAQUE » par les hommes d’armes des seigneurs de Montoussé puis gagnaient l’Escaladieu, suivant toujours le front des Pyrénées vers les ports les plus accessibles.

        Quant aux hypothétiques traversées par la Vallée d’Aure vers St Jacques, malgré le culte que les Aurois vouaient à l’apôtre, dévotion traduite par quelques confréries, chapelles ou coquilles sculptées aux croix des cimetières, rien ne permet d’en faire un article de foi, nul document écrit n’en venait étayer la crédibilité (le chanoine MARSAN, unique historien de la Vallée pour l’heure, n’en n’a jamais parlé, malgré plus de 450 articles publiés de son vivant. L’abbé Francez lui-même, traite des pèlerinages à St Jacques le Majeur, sans parler d’un itinéraire par la Vallée d’Aure).

        Étonnons-nous, par contre, que le pèlerinage à la Vierge Noire de MONTSERRAT, par le Rieumajou, soient ignorés alors que A. BOURNETON dans « Grands Ports des Pyrénées » et l’abbé Lafforgue, en 1924, décrivent deux itinéraires, précisant, ce dernier, que ces pèlerinages bigourdans à MONTSERRAT cessèrent en 1869.

        Que faut-il encore penser des possibles itinéraires entre l’abbaye cistercienne de l’Escaladieu et ses 11 « filles » en Espagne ? Ces relations monastiques se faisaient-elles par la Vallée d’Aure, Boucharo ou, plus facilement, par les ports de Navarre ?

        La vie religieuse a souvent généré des pérégrinations d’un type particulier comme cette abondante théorie de nobles et de prélats qui, en 1609, traversa Tarbes pour rapatrier d’AUCH à HUESCA une partie des reliques de ST ORENS ou, comme en 1820, ce pèlerinage de 90 Pénitents Blancs de Mauléon-Magnoac qui se rendit en 48 heures, avec une seule étape en l’église de St Jean de Tarbes, accomplir leurs vœux à BETHARRAM. Après une journée de dévotions, ils se retrouvaient cinq jours plus tard chez eux ! Interrogeons-nos sur la rapidité de déplacement des piétons de l’époque…

        On veut, de nos jours, ne voir dans nos cols des Pyrénées centrales que des itinéraires religieux. Ces passages, scabreux la plupart, ne servirent, d’abord et surtout, qu’aux échanges économiques entre vallées de climats différents, parfois complémentaires. Nos valléens allaient à la rencontre d’un monde méditerranéen et en ramenaient des vins, des fruits, des huiles, des laines, alors que les aragonais menaient leurs troupeaux sur les pentes verdoyantes du versant Nord des Pyrénées. Le pittoresque de ces échanges nous permet d’évoquer ce berger de REVILLA qui, en plusieurs transhumances, chargea ses moutons d’ardoises pour couvrir une de ses granges, en un lieu où le schiste est absent, ou comme cet habitant de BUERBA qui, par la Brèche de Roland, introduisit le premier vélo dans sa vallée, alors qu’aucun chemin ne se prêtait encore à la pratique vélocipédique.

        Sur ces itinéraires frontaliers, n’omettons de parler des hospices ou hôpitaux, qui sur chaque versant offrait au passant un gîte et un couvert dont les relations, arrivées jusqu’à nous, ne sont pas toujours plus flatteuses !

        Quant aux chemins de contrebande, activité annexe pour les uns, essentielle pour d'autres, point de littérature : on les recréait chaque fois que les gabelous déplaçaient leurs guets ou qu'on pouvait éventer leurs pièges.

        Dès le XVII ème siècle, le pouvoir monarchique renforcé et une paix intérieure bienvenue permettaient l’expansion économique et la construction d’un réseau routier dont les Intendants seront les grands responsables, parmi lesquels Mégret d’Etigny, Intendant de la Généralité de Gascogne qui lance en 1752 un grand projet routier pour servir sa province. Nous lui devons, entre autres, l’axe Tarbes-Montrejeau, Auch-Vallée d‘Aure et l’ouverture de la Vallée de Luz.

        Car, dès la fin du XVI éme siècle, la fréquentation des eaux thermales fait venir les premiers curistes. Sans insister sur l’hypothétique guérison de Jeanne de Navarre en 1350, par la vertu des eaux de Cadéac, nous savons que Marguerite d’Angoulême avait en 1549 gagné Cauterets avec une suite de lourds chariots. Quelle pouvait être la qualité de la chaussée ?

        Barèges bénéficiait également d’une excellente presse qui arriva jusqu’à Versailles. Mais la gorge de Pierrefitte à Luz n’est alors qu’un étroit boyau et le « Pas de l’Echelle » n’est praticable qu’aux piétons aguerris. Aussi, quand en 1675, Mme de Maintenon conduit le jeune dauphin, duc de Maine, à Barèges, fait elle étape à Bagnères de Bigorre. Par véhicules à essieux, on gagne Gripp et, là, les litières prennent le relais pour toute la suite princière, passant par le Tourmalet « comme des chasses que l’on porte aux processions » avant de redescendre sur Barèges. Valeureux porteurs !

        Plus tard, autre conséquence de la fréquentation thermale par les grands de ce monde, Napoléon III fera construire le pont qui porte son nom, et ouvert à la circulation en 1861, entre Luz et St Sauveur.

        Avec le II éme Empire apparaissent les nationales comme la N° 21 à Barèges, la N° 117 de Perpignan à Bayonne, la N° 129 d’Auch à Fabian ou la N° 135 de Bordeaux à Bagnères.

        Au thermalisme nous devons aussi la « route thermale de Bagnères de Bigorre à Bagnères de Luchon » dont l’achèvement traîna en longueur. En 1856, on relate que « les communications entre les 2 Bagnères peuvent augmenter considérablement . La Vallée du Louron n’avait été traversée en 1854 que par 35 voitures ou calèches, tandis que l’année 1855, on en a vu 160, chacune avec 4 étrangers en moyenne ». Observation méritoire.

        Dès la fin du XIXéme siècle, alors que l’essentiel des Nationales, Départementales ou chemins vicinaux est en place, des activités nouvelles nées de l’aménagement de la montagne, font naître de nouveaux itinéraires.

        Aménagement hydraulique, puis hydro-électrique du lac de Caillaouas avec le percement du chemin de Clarabide (1891-1894) où les « ouvriers ne peuvent travailler que suspendus en véritables grappes à des cordes, au dessus des précipices ». Remontées de la Vallée de Couplan par une « charretière » étroite pour les premiers aménagements d’Orédon, Aumar, Aubert ou Cap-de-Long, devançant de près de 100 ans, l’actuelle route construite sur le même tracé, dès 1947. Sentiers scabreux à flancs de montagne pour aider au percement des conduites souterraines, vers les conduites forcées : l’Oule-Eget, Rieumajou, Pouchergues, Pragnères …

        D’autres sentiers de montagne menaient vers les lieux d’exploitation de quelques minerais rares ( La Gela, Pierrefitte, Val d’Azun).

        En même temps, le développement du tourisme automobile permet l’aménagement de la Route des Cols, arête dorsale de nos Pyrénées dont le succès sera renforcé, dès 1910 par le passage du Tour de France cycliste.

        N’omettons pas de parler de la route qui du Tourmalet au Pic du Midi permet aux touristes d’accéder à l‘Observatoire dès 1933.

        Routes audacieuses, mais si loin de l’état qui était le leur quand, par l’exemple, le 17 juillet 1823, la Duchesse d’Angoulême venant de St Sauveur par la route des Cols « fit battre d’inquiétude le cœur des gens d’Arreau » où elle est attendue. « La marche de Madame se trouva retardée par différents obstacles, sa voiture pesante ne put parcourir qu’avec lenteur et difficulté des chemins montagneux et bordés de précipices ».

        Le temps a passé. Nous marchons toujours sur le bord de la route. Derrière nous, le ruban s’allonge. On vient de nous doter d’une autoroute. Les rêves séculaires du franchissement routier des Pyrénées Centrales sont réalisés depuis le 9 octobre 1976 par le tunnel d’Aragnouet-Bielsa. Nous avons amené le goudron jusqu’à Boucharo, mais l’Espagne n’a pas donné suite à ce projet.

        Que seront nos chemins, nos routes à venir. Et marcherons-nous encore longtemps ? Restons optimistes : nous avons déjà un pont anti-sismique pour franchir l’Arrêt-Darré !


Joseph VERDIER



Les Chemins ont la Parole


   C'était il y a quelques jours. Je marchais sur un petit sentier qui, vers la fin, s'aventurait de façon tout à fait incongrue à proximité d'un autoroute. J'arrivais au terme d'une randonnée assez crevante, et je me suis gentiment donné l'autorisation de m'allonger un peu dans l’herbe tendre. Alors, vous me croirez si vous voulez, j'étais sur le point de m'endormir quand j'ai entendu murmurer : c'était une voix mâle, assurée, grave, une voix d'homme d'affaire, une voix de grand chef. J'ai bientôt compris que c'était l'autoroute qui avait pris la parole et qu'il s'adressait à mon petit sentier. Je tendis l'oreille. « Tiens, disait-il, tu existes encore, toi, je ne t'avais pas encore aperçu, tu es si ridiculement petit. Oh, il n'y a pas de honte à ça, moi aussi, j'ai des origines modestes. En des temps très anciens je te ressemblais. Des hommes m'ont façonné à force de se rendre de leur maison à leur champ, de leur village au village voisin. J'ai été usé par les pieds nus des Cro-Magnon, les sandales des gaulois, plus tard par des sabots ou des chausses. Puis les humains sont venus avec des ânes ou des chevaux, et ils m'ont élargi. Il a fallu m'élargir encore quand sont apparues des charrettes qui brinquebalaient et ne se gênaient pas pour me creuser des ornières. Plus tard des Romains sont arrivés, ils m'ont trouvé un peu court et ils m'ont allongé jusqu' à leurs villes, ils m'ont trouvé un peu tordu et ils m'ont redressé, ils m'ont

trouvé un peu mou et ils m'ont pavé, ils m'ont trouvé trop étroit pour que les
chars se croisent sur moi, et ils m'ont élargi de nouveau. Le chemin que j'étais
est ainsi monté en grade et il est devenu via. Par la suite j'ai connu des hauts
et des bas, des arbares sont arrivés et j'ai été un peu laissé à l'abandon, j'ai
été abîmé sous les pas et les roues, je suis même redevenu parfois chaussée de
terre où s'embourbaient les chars traînés par des bœufs; mais le trafic n'a ja-
mais cessé de me passer sur le dos, j'en ai vu défiler, des paysans, des com-
merçants, des armées, des carrioles et des carrosses. Enfin un beau jour, il n'y
a pas si longtemps, j'ai vu arriver des engins à moteur, qui se sont mis à rouler
sur moi à une vitesse grandissante. Ils m'ont bien empesté ceux-là, ils faisaient
un bruit de tous les diables, ils avaient de fâcheuses tendances à se rentrer les
uns dans les autres, il s'est répandu souvent sur moi de l'essence ou du sang.
Mais c'est grâce à eux que j'ai pu être modernisé : il a fallu me paver plus ré-
gulièrement, puis m'asphalter, puis m'élargir encore. Enfin on m'a doublé. On
m'a baptisé, je m'appelle grand A quelque chose, on m'a relié à d'autres auto-
routes qui forment avec moi un réseau grandiose, avec des échangeurs, de beaux
panneaux, des aires de repos, je suis répertorié sur les cartes. Voilà comment je
suis devenu ce que je suis. Le seul inconvénient est que je n'ai plus vu de piétons,
ni d'ailleurs de piétonnes, ce qui est regrettable, car, les voyant du dessous,
j'avais sur elles des points de vue charmants En revanche, j'ai acquis un grade
important tout simplement parce que je suis important. Je suis au service dès
hommes; je leur permets de se rencontrer aisément même lorsqu'ils vivent éloignes les uns des autres, grâce à moi peuvent être transportées des marchandises qui viennent du bout du monde, je suis le lien, je suis l'expression et le moyen du progrès technique et du développement économique, je suis le système veineux de la civilisation, j'abolis le temps et l'espace. Et maintenant, mon vieux, les hommes ne peuvent plus se passer de moi. Ils me paient d'ailleurs fort cher pour avoir le droit de me passer sur le corps.

    Alors toi, mon petit, quand je te vois, je me demande bien par quel miracle tu es encore là. Tu est vraiment une survivance. Peut-être des nostalgiques du passé reviennent-ils te voir comme on va visiter les vieux moulins. Je te plains, va, pauvre témoin des temps anciens, image de ce que je fus avant ma brillante réussite .

    Une voix légère répondit, un peu grêle, un peu fragile, assez ferme pourtant. « Tu n'as pas tort, e'est vrai, j'ai failli disparaître ». C'était quand les cultivateurs se sont motorisés et que je ne leur ai plus suffi. Il fut un temps où plus personne ne passait sur moi, les broussailles m'envahissaient ; certains paysans voulaient même me labourer pour agrandir leur champ, et je me sentais devenir vieux, j'entrais, me semblait-il en une longue agonie. D'ailleurs, ce n'est pas seulement ta concurrence qui me tuait : il y a les pistes où rugissent les tracteurs, les petites routes de campagne qu'empruntent les facteurs, les grandes routes où se mêlent tous les moyens de locomotion, les rues, les avenues où les gens se pressent de faire leurs courses ou de se rendre à leur travail. Je pensais bien que je ne servais plus à rien. Mais voila qu'un jour j'ai eu la surprise de voir arriver une bande d'humains, qui se sont mis à me débroussailler, à me faire la toilette, à peindre du jaune, du blanc, du rouge, sur les arbres qui me bordent. Peu après, j'ai vu revenir des marcheurs. Ce n'était pas ceux que je connaissais, ceux-ci avaient de grosses chaussures et parfois des sacs sur le dos. Je me suis demandé d'abord ce qu'ils venaient faire là, mais j'ai compris bientôt. Toi tu es au service de l'homme moderne, et tu le sers certes bien mieux que moi. L'homme moderne veut aller à toute vitesse de sa maison à son bureau, d'une ville à une autre ville, il ne veut pas perdre de temps, l'homme moderne, il veut être efficace. On m'a même dit qu'il conduit ses enfants en voiture jusqu'à la porte de leur école pour qu’ils ne perdent une minute eux non plus. Mais l’homme moderne n’est pas heureux : il a oublié l'homme éternel en lui. Ses jambes deviennent cotonneuses, son ventre bedonne, son cœur ramollit, ses yeux ne voient plus son environnement, son esprit même, occupé par les soucis, se perd de vue. Alors il meurt de maladie de cœur, il ne se tient debout qu'en allant demander à son psy de le redresser. Car l'homme éternel a des besoins que l'homme moderne oublie : besoin de s'exercer, de marcher, de respirer, de rester en contact avec sa mère nature, et de ne pas s'oublier lui-même. Et moi, je lui rends tout cela. Je lui permets de retrouver le rythme lent et naturel de la marche, et les pulsations de son cœur. Je lui permets de retrouver la nature. Car la nature, toi, tu la défonces, tu la violes, tandis que moi je la pénètre avec délicatesse, avec respect, avec amour, je permets à l'homme éternel de la redécouvrir au lieu de la traverser en aveugle, je lui permets de se retrouver dans cette ascèse de la marche où l'esprit se remet à fonctionner librement dans la brise au lieu de toujours se mettre au service des obligations et des ambitions. Non, je ne suis pas le passé, et ceux qui viennent me suivre ne sont pas des nostalgiques. Ils viennent d'ailleurs de plus en plus nombreux, à deux ou trois, ou seuls, ou en groupes, il y a les méditatifs et les joyeux, les sportifs qui veulent faire des performances et qui chronomètrent leur promenade, et ceux qui observent les fleurs, ceux qui sont dans une telle extase devant la nature qu'ils oublient de regarder leurs pieds et se cassent la figure. Tous ces gens-là seraient d'après toi des passéistes ? C'est sûr, ils rompent avec la modernité, mais ce n'est que pour mieux retrouver l'éternité du bonheur simple, qu'ils avaient oublié parce que leur vie peut-être était trop dure à gagner. Car le bonheur est simple, ceux qui le cherchent par des routes compliquées ne le trouveront jamais, son chemin n'est pas compliqué, c'est un sentier. C'est justement parce que je ne sers à rien que les hommes reviennent vers moi déplus en plus nombreux. Quand ils peuvent voler un peu de temps inutile aux nécessités de la vie, ils reviennent goûter en moi la liberté de se mouvoir sans but et célébrer leurs retrouvaille,s avec la nature et avec eux-mêmes.

    Les marcheurs ne sont pas d'hier, ils sont de toujours. Marcher sur un sentier, je le dis à tes automobilistes pressés, ce n'est pas primitif. C'est primordial .

    C'est ainsi que parla le petit chemin auprès duquel je ne suis pas sûr de n'avoir pas dormi.

Pierre Lebeau



In hernau paradis



   Eth esclat der'aurôra que someja ath pè deth cèu e pas a pas qu'esfaça eras estelas dera neit dab era claror sua. Dab un dit puish un aute, eth sóu cararroi que paupa eths soms e que s'i arrapa tà s'estirar longament e se lhevar tad encamar eth massis montanhut ; un arrai hardidàs qu'adara s'apressa ena seuva e de consòrt dab un airet matièr, que s'amusa ath jòc deras ompras dab eths arbes. Ua doça calor naishenta que dissipa er'uimditat dera neit : lenhas sequetas e brincas mòrtas que chuchurejan en un marmús quauques crits aguts aci lahòra.
Ath miei deras matas que me desvelhi. Que soi Eth Mossur, atau batiat peths òrnes que m'an tirat d'a casa tà m'alargar en un aute monde, aquestes Pirenèus ath còp autan desparièrs com semblants ara mia Eslovenia.
Coma cada maitin qu'èi ua hami d'ors... Que soi de pè tad alenar eth aire e que m'escoti l'alentorn... Cuics d'ausèths de mes en mes drin hòrts, un bohet d'aròmas, ua chorrèra luenhèra que m'amian.
Qu'èi arreconegut plan aqueste bronit qui m'atira tot d'un còp : un abelhèr que tròna ath bèth miei d'ua embarra. Òh que tiò ! Que vau desatracar eras butinairas ! Harai ! Que                                                      me'n fôti ! Eth plaser qu'èi mie ! Que m'ahisca eth nectar ! Brana e barralha tanpòc s'es                                                     cagassan devath l'efèit deras mias patassas e urpas en'hòra. Que m'esperleci, assautat                                                   peras aubreras furiosas qui ne pòden pas travar era fòrça deths miés ams e traucar                                                         era pença mià... Pro adara ! Eras combatentas que son agropadas et capborrudas que m'em                                                   pachan de vrespalhar encara mei : que m'en vau d'acitau, pòsa-l'i-tot-doç, tira lhat per                                                  ua chòia armada de lancèrs que volen assegurà's que soi estât partit.
En ua talhada un bosquetót que me prepausa eth shuc                                                          deths sués bruts, puish un arriu era hrescor suá. A capvath quauques bruts coneguts que                                                      copan era mia landerejada campèstra. Qu'èi eth moment ara d'anar tath vilatge ;                                                        ça'm par, qu'i trobarèi en ua minjadera un disnar aprestat peths òmes entàa jo, prer                                                      nor que d'ei atau despuish mainat.
Que m'apressi d'un bon pas ath arràs deras maisons,                                                         eth mié mus que flaira era tèrra. Tè-tè ! N'i a pas nat parèish sinon granas boètas                                                      amassas qu'aulorejan quauques vestigis minjaders. Que'n arreviri ua, qu’ hurgi er' auta quan crits destroblan còp sec eth tribalh mié, quan lairadas en'holiassadas s'arrapressan, quan canhassèrs me vòlen nhacar. Que m'apiti ; eras miás arroganhadas e gestoladas urpairas e'ths pòts miés revirats qu'arrepossan aqueths canhàs cridassèrs, eth temps ta' m virar de cuu e ta' rn tirar de davant a hum.
Mòrt de páur, estornagat d'aqueth maishant arcuelh qui m'estona encara, desalenat qu'èi corrut corn un pèc de tòrt e de travèrs per bòscs e seuvas, capvath eths camps e' ras pradas. Lonh d'aqueste combat, botat ath acès deth huelhatge, era calma d'un massis banhant en un darrèr arrai palishòt que m'apatza e que m'arrassegura. Un trin-trin d'esquiras tot près que me hè deishar còp sec era saunejada miá : tôt d'un còp que tèi ua hami, macarèu ! Que cau hèr per suspresa a boca de neit ... Mes eths motons que m'an sentit premor en'hailats que s'esparrican espaurits en behelant. D'un còp d'urpas pr' aci qu'en gahi un, que'n èi un aut' eisharpiat athèu, puish un aute...Quan enfin era neit s'hè seguir eths darrèrs crits paurucs, ath clar naishent de luá qu'ei parada la taula tar' arreiau hartèra deth Mossur...
Deishant taths votres eths arrèstas e' th netejatge, sadoth qu'èi tornat aths bòscs on que me soi ajaçat sus un tapis huelhut e mossarut, plan las d'aqueth arressopet qu'a hèit abonde. Abreçat peth doç ventolet montanhòl, que m'assomelhi.
Ua tonerrada e eslampets en eth cèu negre que 'm hèn sautar. Susprès, eth còr que'm pataqueja, qu'enteni eths arbes qui gemecan dab cracs shords, amassas eras brancas qui bracejan e' ras huelhas qui tornejan a tots vents eneths clinhets deths lambrets adaigats de ploja. Que m'escapi tà bravejar eth lèu temps, honhat per ompras trantalhantas qui s'espanden sus era montanha e peth perigle que pampa er'arròca. E seré er'amna dera Pirèna aucita per un mié aujòu e qui sort dera espuga sua tà blasmà'm peth hòrahèit dera miá taulejada ? Brrr ! Que devari a huéc de calhau d'aqueth embrolhadis in'hernau capvath la planha adromida. Qu'èi corrut encara e encara e nat sèi pas brica tà on eths camins dera neit m'an conduit...
Darrèr aqueth turon passat dus grans uelhs blancs que tiran de cap tà jo, s'estancan tot doç deishant eths gets puishants de lutz hè paréishé'm sus eth davant deth empont com ua principau vedèta. Ua votzassa e un lairar e un clac brusc... que m'espantan e m'espauren e dab ua viravôuta que sauti ena sega tà disparéisher lonh... tostemps mes lonh... dinc aqueth som eslurradis... ena baisha d'aqueth barranco on eth còs mié s'ei esglachat...
Tot eth mié èste que s'ei engordit... era miá pensada que s'envòla... En un huéc batalhèr que distingi er'arrossa Pirèna espeluhada qui m'envia un arridolet... avant de m'adromir... lonh deth òme e deth sué monde.


Jean-Jacques Borreil
(Permèr Prèmi Prosa 2007 d'Expression gascona bigordana sus eth tèma "eth Mossur")

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Patrimoine des Hautes-Pyrénées

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